Film palme d'or cannes une affaire de famille Manbiki kazoku

Analyse de la photographie de la Palme d’Or 2018 : Une Affaire de famille

Une Affaire de famille (Manbiki kazoku) est donc le lauréat 2018 de la Palme d’Or du Festival de Cannes. Le réalisateur Hirokazu Koreeda nous dresse le portrait d’une famille composée, dont chaque membre à un point en commun, celui d’avoir été abandonné. Dès lors ils deviennent des débrouillards qui utilisent toutes sortes de stratagèmes pour avoir de l’argent et vivre au quotidien.

Pour ce film Hirokazu Koreeda à travaillé pour la première fois avec le directeur de la photographie Ryûto Kondô. Celui-ci a varié les exercices de style, abordant une image parfois dynamique et stylisée sur des films d’actions japonais. Mais c’est sans doute son travail naturaliste sur Pâmanento Nobara qui a convaincu le réalisateur de faire appel à lui.

Une caméra qui donne à observer à mi-distance

Pour accompagner le film, le chef-opérateur a travaillé sur des plans efficaces qui laissent les comédiens interpréter leurs scènes. La majeure partie du film se passe dans la petite maison où tous les personnages se retrouvent. Ces derniers y sont assez statiques, presque les uns sur les autres. La caméra, placée sur trépied, observe la scène se dérouler, avec quelquefois un panneau pour accompagner un déplacement.

Souvent les plans laissent voir toute la pièce et s’approche d’un acteur mais sans faire pour autant un très gros plan. Lorsque le cadre est plus serré sur un personnage celui-ci est « casquette », ce qui est un leitmotiv. Effectivement tout au long du film les têtes touchent le bord cadre marquant un enfermement constant des personnages.

Film Une affaire de famille Hirokazu Koreeda Festival de Canne 2018 Kirin Kiki Hatsue Shibata Mayu Matsuoka Aki Shibata La grand-mère Hatsue et sa petite-fille Aki dans la maison en bazar.



Pour marquer encore davantage la promiscuité il y a souvent un mur en amorce, donnant l’impression que les membres de la famille sont confinés dans l’intérieur. Un des enfants (Shato) dort littéralement dans un placard, le point de vue subjectif très peu utilisé dans le film a été une astuce employée pour découvrir la pièce principale depuis cette chambre improvisée. L’intimité et la solitude sont difficiles à trouver dans cet endroit en témoigne une scène de couple interrompue par l’arrivée des enfants.

A contrario, les extérieurs respirent davantage, témoignant du besoin de tous les membres de sortir, que ce soit pour travailler, trouver de l’argent ou se détendre. Ainsi des plans de paysages viennent commencer une séquence extérieure, nous laissant voir un ciel, une route et souvent un cours d’eau. Le tout entrant aisément dans la dynamique de la pellicule. La caméra est un peu plus mobile avec des travellings et du stabilisateur dont on sent tout de même des vibrations.

On retrouve également cette meilleure sensation d’espace dans les séquences de vols dans les magasins, comme dans la scène d’ouverture où le père et son fils déambulent afin de mettre leur forfait à exécution. Cette scène se finit sur un panier abandonné dans le magasin avec un zoom très lent sur ce dernier. Il sert à faire apparaître le titre à l’image et amorce en-même temps la notion de l’abandon qui est le point de départ de la rencontre de tous les personnages.

film palme d'or cannes 2018 Une affaire de famille Osamu et Shota Le père Osamu et le fils Shato volant dans un supermarché.



 Il y a parfois dans le film quelques cadres stylisés en plongée débullée prenant la position d’une caméra de surveillance dans un magasin mais dévoilant aussi un moment de complicité entre un père et son fils, rentrant un soir.

Une lumière forcément naturelle

L’ami intime des cadres d’observation sur un scénario traitant des relations humaines est souvent la lumière naturelle. Dans Une Affaire de famille il n’y a qu’un seul moment où la lumière semble venir « dont ne sait où ». C’est justement cette scène où Osamu et Shota se courent après dans un moment de complicité, en faisant définitivement un plan à part dans le film. Sinon toutes les lumières donnent l’impression de venir des décors. Les néons d’un supermarché, les LEDs et les sodiums se mélangent en extérieur nuit, la lanterne de la maison, les lampes colorées d’un peep show, les ondulations orangées d’un feu.

Pour l’exploiter il faut savoir utiliser subtilement les projecteurs et les réflecteurs afin que la direction et la texture de la lumière soient raccords. Il faut aussi savoir placer les comédiens et avoir conscience de la façon dont va jouer la lumière sur leurs visages et leurs corps.

Et là encore il y a dans la photographie de Ryûto Kondô un parti prit qui revient souvent, celui de placer les visages dans la pénombre et donc dans une zone sous-exposée. Dans les scènes de nuit c’est flagrant car la lumière provient de la lanterne au plafond que l’on voit apparaître sur plusieurs plans. La lumière tombe sur le front et l’arrête nasale mais laisse le reste du visage dans l’ombre. Et il suffit que le comédien penche sa tête vers le bas pour y entrer totalement. Cela renforce à la fois le côté calfeutré et induit une part sombre chez les personnages.

Le jour on sent le soleil percé de-ci de-là dans la maison et venir toucher le visage souvent de profil ou de 3/4 arrière. Donnant davantage de beauté et d’éclat tout en gardant une partie sombre à l’image, dans une sous-exposition maîtrisée qui laisse parfaitement voir tout les éléments dans la pièce.

Les extérieurs jours se passent souvent avec le soleil mais une forme de légère brume (peut-être de pollution) fait qu’on ne sent pas véritablement des jours radieux.

Une affaire de famille Manbiki kazoku Miyu Sasaki Yuri Jyo Kairi Jyo Kairi Shota ShibataYuri et Shota trainent dans la ville.



La nuit l’éclairage urbain se fait sentir notamment lors de la rencontre entre Osamu, Shota et Yuri une fillette délaissée. Les teintes des différentes lumières se mélangent et Ryûto Kondô n’hésite pas à laisser une colorimétrie verdâtre aux visage lors de cette scène. Ces couleurs de la lumière externes ne font échos qu’à un seul décor intérieur celui du peep show.

Les choix dans le matériel

C’est un film tourné en argentique 35mm, avec on pourrait dire tous les avantages de ce dernier et « sans les défauts ». Cela grâce à la pellicule Kodak Vision3 500T 5219 qui possède toute les propriétés dont le film avait besoin : faible grain dans les basses lumières, grande latitude pour exposer les hautes lumières et des couleurs naturelles. Et effectivement le grain ne se sent pas et tout semble s’être passé admirablement sur le défilement de la pellicule. Cette-dernière a été traitée pour que les couleurs naturelles soient saturées.

Il y a un niveau de détails qui laisse présager des optiques modernes (les Arri Zeiss Master Prime) utilisées avec un diaphragme assez souvent ouvert entre T:2 et T:4 comme le laisse présager les flous d’arrière-plan. Le gamma quand à lui est linéaire pour être justement proche de ce que verrait notre œil.

C’est un style d’image très moderne qui pourrait sans doute provenir d’une caméra numérique. Mais on sent tout de même une souplesse et une constance dans les basses lumières ainsi qu’une très belle teinte sur les carnations, qui ont certainement poussées le chef-opérateur à choisir la pellicule sur ce film.

C’est le format 1:1,85 qui a été choisi pour montrer cette famille. Cet intermédiaire permet de faire la transition entre le décor intérieur principal et les autres endroits. De marquer davantage les amorces qui resserrent le cadre et de profiter des étendues du ciel, des routes et de l’eau sur les extérieurs.

En résumé, bien que classique, l’image du film témoigne de la grande habileté de Ryûto Kondô pour créer une ambiance naturelle et fluide qui permet au spectateur d’entrer facilement dans l’intimité de la famille.
Elle suit le ton du film qui se veut léger par moment et fait place à des cadres et des lumières qui permettent de reprendre un peu de distance et de ne pas être constamment oppressé par les ambiances intérieures. Un parti pris en tout point maîtrisé et abouti. On ne pourra que lui reprocher d’être convenu marquant la volonté du metteur en scène de laisser l’émotion passer par le scénario et les comédiens. Un choix payant qui a touché les membres du jury du Festival de Cannes.
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